Ce matin, j’ai pris le bus. D’ailleurs, ce n’était plus tout à fait le matin, il me semble que midi était passé d’une bonne demi-heure. Mais ça n’a aucune importance dans le propos.
Autour de moi, j’ai constaté que tout le monde avait une forme de distraction pour « passer le temps » : il y a toujours deux ou trois intellos qui lisent (quelle idée de lire dans un bus!), une majorité de jeunes gens qui écoutent de la musique avec un casque ou encore des oreillettes de téléphone, quelques-uns tellement fort que, de mon siège, à plus de 5 mètres, j’écoute avec eux. Certaines personnes, aussi, et le phénomène s’est amplifié ces dernières années, ne font rien de spécial avec leur téléphone : ils n’appellent pas, n’écrivent pas de messages, ne jouent pas, n’écoutent pas de musique, mais touchent frénétiquement l’écran, faisant dérouler le volet de paramètres de haut en bas, glissant de pages en pages à la recherche de quelque chose de très flou… Ils finissent par choisir une application, généralement une qui leur permet de faire défiler avec la même frénésie des pages, des publications, des images, des vidéos, sans ne jamais s’attarder ni même s’intéresser à aucune. Je les observe avec une infinie attention, je suis accroché à leurs doigts, j’entre dans la pièce de théâtre de leur tête en guettant le moment où ils vont enfin trouver ce qu’ils cherchent, ou juste quelque chose d’intéressant (bien sur ce moment n’arrive jamais).
J’étais là, en train de m’adonner à mon passe-temps favori qui consiste à observer les gens dans leur film, et parfois mon regard rencontrait celui des autres observateurs. Dans une forme de respect très codifié, nous détournions alors le regard car on ne doit jamais l’observer pendant que l’autre nous observe.
Ce moment où je tourne le regard vers la fenêtre sonne la fin de la distraction, et mon cerveau se réajuste en pilotage automatique. J’aime particulièrement ces moments de la vie durant lesquels je peux lui permettre le mode automatique, car d’instinct, il embrasse pleinement la nature de son existence qui consiste à faire les liens, à connecter, et à chercher des connexions.
Ce matin, j’étais surpris, voilà qu’apparaît une phrase dans mon esprit. Il y a un certain nombre de mots ou de phrases comme ça qui restent dans la tête et dansent continuellement sans contrôle, au gré du vent ou des marées. Comme ces refrains qui sont des échos, des morceaux du monde enfermés dans une boucle temporelle qui rebondit sans cesse.
Ce n’était pas exactement une phrase, mais plus un ensemble informe de phrases, contenant une faute de français que j’entends souvent de la part des anglophones : la confusion entre l’auxiliaire être et avoir.
Alors ce matin, je ne sais pas pourquoi, me vient à l’esprit le fait qu’ils parlent anglais dans leur tête pour traduire ensuite en français… Puis je me souviens que tous les anglophones que j’ai rencontré trouvent aberrant qu’en français, on utilise « avoir » pour exprimer des émotions ou des sensations.
Pourquoi ?
Et dans les glissades et les envolées de mon esprit, entre l’arrêt du lycée et celui du musée, voilà que ma langue maternelle s’invite dans la danse.
Tiens donc, et comment on dit en Beti ?
Alors, voilà autre chose! On dit « entendre », qu’on peut aussi traduire aussi par « percevoir », mais la meilleure traduction (bien qu’inexacte) reste le verbe entendre.
Entendre est donc l’auxiliaire des sensations et des émotions.
Pour bien mettre tout cela en perspective, voici un exemple : la douleur.
En Anglais : « I am in pain »
En français : « j’ai mal »
En Beti : « Ma wok minta »
Donc, en anglais, on utilise le verbe être. Cela revient à considérer mon être comme matériel. Je suis mon corps, alors la douleur dans mon corps fait partie de moi. En anglais, nous sommes l’émotion, nous sommes la sensation ressentie et elle est nous.
En français, je distingue mon être de celui de mon corps. Cette douleur appartient à mon corps. Bien que je ne sois pas mon corps, le lien qui nous unit est un lien de subordination, je dirais même, un lien d’esclavage : mon corps m’appartient, alors cette douleur de mon corps m’appartient aussi, bien qu’elle ne soit pas directement Moi.
En beti, rien de tout ça, on sort des considérations de corps ou d’esprit, la question ne se pose pas. La douleur est une information, et je la perçois comme je perçois le son, le gout, la colère… tout est de l’ordre de l’information qu’on entend.
J’aime particulièrement tout ce que cela implique et sou-tend : on pourrait donc ne plus percevoir cette information sans que cela impacte notre être…
A ce moment, je réalise que toute l’architecture de pensée qui est aux fondements des mots que nous utilisons, de nos langues, porte réellement et de manière très pratique et quotidienne, notre manière de vivre le monde.
L’occidental dit ce qu’est le monde et l’Africain dit ce qu’il perçoit du monde.
En occident, l’expression des sentiments, comme beaucoup d’autres concepts, s’appuie sur un positionnement idéologique concernant notre être : comment je me définis, mon esprit est-il distinct de mon corps, si oui, qui domine l’autre, ne suis-je qu’un être matériel ? Mais quelle que soit la réponse à cette auto-définition primordiale, je constate qu’à la fin, que j’ai mal où que « I Am in pain« , je n’échappe en aucun cas à cette douleur.
En Afrique, du moins celle que je connais, l’expression n’est absolument pas dépendante de la définition de mon être. La question même du MOI est occultée dans une absolue humilité qui est dans le squelette de la langue. Il ne s’agit en aucun cas de moi, je n’ai pas d’importance, car que je sois là ou pas, ce qui est sera toujours. Cependant, étant donné que dans la grande équation du monde, je ne suis qu’une variable, je ne peux pas prétendre définir le monde, alors puisque je dois tout de même exprimer mon environnement pour pouvoir l’habiter convenablement, je ne le fais pas en le définissant de manière catégorique, mais je partage uniquement ma perspective. À la fin, quoi que je sois, d’où que vienne cette information, ce n’est qu’une information, j’en fais ce que je veux.
Dans un cas, on est prisonniers de la définition de soi et des sensations, dans l’autre cas, on se donne la capacité idéologique d’être libre.
J’ai entrevu, après ces méditations, une piste pour comprendre le fameux mystère des africains en proie aux plus grandes souffrances matérielles, mais semblant toujours dominer la mauvaise fortune avec sourire et joie.
Mais les langues qui sont le véhicule vivant de toute la pensée des peuples sont en train de mourir, et les maladies de l’esprit gagnent chaque jour du terrain.
Et une très jolie femme est montée dans le bus, je devais ramener mon cerveau aux affaires courantes.