Il y a quelques temps, j’étais assis au bar avec un ami, et pendant les 3 heures que nous y avons passées, nous regardions un fou déambuler autour du bâtiment.

C’était un fou assez spectaculaire: il était habillé tout de rouge, une couleur que personne d’autre ne portait, et il criait beaucoup. Il allait et venait comme tous les fous, avec une pointe d’agressivité verbale, que je trouvais grossière et drôle: « Elena sale pute descend! Elena sale pute descend! Elena sale pute descend! ». Je n’écris que trois fois la phrase mais lui l’a criée en direction d’une fenêtre (peut-être celle d’Elena, qui sait…) au moins dix fois!
Il y avait pas loin, un ivrogne, mais qui s’était saoulé dans un autre bar que le nôtre…
Il essayait depuis plus de trente minutes de parler à une entraîneuse, très belle par ailleurs: une sorte de scène de la belle et la bête. Il avait apparemment des difficultés à gérer dans un même temps son équilibre et la conversation, et il avait perdu, c’était évident, l’attention de la jeune femme depuis la première minute.
Comme une rencontre inéluctable de deux plaques tectoniques glissant sur le même globe terrestre, l’ivrogne cherchant aventure et le fou omniprésent avançaient chacun vers l’autre, sous nos yeux attentifs.
Et c’était un moment extraordinaire! Le Dieu du vent rencontrait le Dieu du voyage!
Ce fut un moment éphémère, comme le sont toutes les beautés. Les deux génies se sont croisés, et une dispute a rapidement éclaté. Nous n’avons rien compris à ce que disait l’homme ivre, qui parlait en mastiquant sa langue, par contre, nous entendions le fou crier : « Je te baise! Je te baise! Je te baise! ». A ces mots, l’ivrogne fit demi-tour très rapidement, tout en vociférant des mots inintelligibles. Le fou le suivit un moment, jusqu’à ne plus voir ni entendre son partenaire de jeu. Mais bien sûr, il continua à lui crier après pendant un très long moment.
Victorieux devant son public de passants et de consommateurs de la nuit, tous d’apparence indifférents à sa gloire, le fou reprit son intérêt premier pour Elena qui n’était toujours ni à sa fenêtre ni dehors.
Le maître du secteur nous sortit ensuite une banane de nulle part, et l’éplucha: son intention était de la manger tranquillement en marchant sur la chaussée. Mais voici que le destin s’acharne sur notre Ulysse du soir: un mini embouteillage s’était créé dans la rue, et les voitures étaient à l’arrêt, dont une en particulier, celle de la police, s’était retrouvée devant notre ami, l’empêchant d’avancer dans sa rue! Soudain empli de colère, Le fou en rouge balance la banane devant la voiture de police en sermonnant les policiers: « avance, tu es devant moi! » .
Comme à chaque fois qu’il tenait une phrase, il la répétait à tue tête, an y ajoutant des « putain » et des « merde » pour varier.
J’apporte ici une précision: le fou était noir! Bien sûr, en voyant les policiers sortir furieux de leur voiture, nous ne lui donnions alors pas longtemps à vivre. Mais de la même façon qu’il avait repoussé l’ivrogne, il eut raison des policiers qui s’étaient vite contenté de le blâmer sans conviction, et étaient remontés dans leur voiture, sûrement agacés de lui avoir accordé quelques minutes de leur temps de ballade.
Voilà le récit d’une superbe soirée qui m’a démontré le pouvoir incroyable de la folie authentique ! Elle ramène à son rang l’ivresse qui lui est subordonnée, et elle domine la raison qui n’est qu’une illusion face à la réalité de l’absurde!
