J’avais passé quelques jours dans la sobrement agréable bourgade balnéaire de Kribi, et j’avais entrepris de retourner à la capitale par Autocar.
C’est vrai, je n’avais pas d’autre choix que ce moyen de déplacement bien trop populaire pour mon récent statut de touriste de classe moyenne (et même « moyenne supérieure » dans ce pays vassal).
Pour quelle raison ?
D’abord parce qu’il n’existe que deux moyens de faire le trajet de Kribi à Yaoundé : l’autocar et le véhicule personnel.
Le dernier est tout naturellement exclu quand on appartient à la classe moyenne écolo !
Ensuite…
J’avoue, la raison est peut-être insuffisante, mais j’ai horreur de sembler me justifier, et l’avis des lecteurs ne m’intéresse pas.
J’avais pris place à l’arrière de l’autocar, et je ne me souvenais plus quelles places du véhicule étaient censées être les plus meurtrières en cas d’accident, et quoiqu’il en soit, j’avais décidé de privilégier pour l’instant une stratégie du confort.
Le mot peut paraître ironique aux mauvais esprits, mais la science de la torture est d’une grande subtilité, il s’avère que j’en ai une petite maîtrise grâce à ma basse extraction sociale.
Le confort donc.
Si un bourgeois ignorant, peu accoutumé aux maux de la vie matérielle, affirmerait avec dédain qu’il n’y a aucune différence entre poser son derrière tel un fakir, sur les ressorts rouillés d’un siège vétuste, les os broyés par de malheureux voisins qui n’ont pas plus choisi d’être empilés comme des marchandises, et être assis dans un égal inconfort à toute autre place, je lui offre cette leçon de souffrance :
« Lorsque vous êtes condamné à la crucifixion, vous découvrez, après que soit totalement enfoncé le troisième clou dans vos pieds joints, le bonheur de ne pas avoir choisi d’être cloué par quatre clous ».
J’avais donc soigné le confort de mon voyage en me tenant éloigné de possibles conversations,
En m’octroyant le « côté fenêtre » pour la vue (je suis branché Feng-Shui) et puis mon voisin semblait n’être ni un grand bavard, ni trop gros, et ultime bénédiction, le bus était équipé d’un petit téléviseur avec une sonorisation qui fonctionnait (ce qui n’est jamais garanti).
Pour mon plus grand bonheur, il diffusait tous les meilleurs morceaux de Petit Pays.
Le bus devait démarrer en milieu d’après-midi.
Cela situait l’expédition dans une tranche horaire
Statistiquement intéressante pour la survie
Aux accidents de la route.
La politique de la compagnie de transport était stricte :
On ne partait qu’une fois le car bondé à rabord.
Le départ fut donc repoussé jusqu’à occupation
Du dernier espace non-occupé,
Autrement dit, en fin d’après-midi.
Un voyage dont la moitié du trajet se déroulait
Au crépuscule ou de nuit dans ce pays,
Installait automatiquement une brume d’inquiétude
Sur la foule des voyageurs.
Les populations de la Transylvanie des légendes Draculiennes
Entretenaient sans doute la même relation à la tombée de la nuit.
Au départ de l’autocar, un silence de cathédrale se fit,
Comme si la mort avait acheté un ticket et occupait une place, quelque part
Et personne n’osait l’importuner tant qu’elle ne se manifestait pas.
Le silence ne fut rompu que par un hardi pasteur,
Très certainement auto-adoubé,
Qui entreprit une prière de groupe peu suivie mais unanimement respectée Dans une crainte universelle du mystique que partagent tous nos ADN.

Le « AMEN » final étant enfin prononcé,
Alors que l’agacement pour ces longues litanies sans fond
Et les « accident » « malheur » « drame » malvenus dans le monologue, commençait
A métastaser dans la foule.
Nous pouvions enfin nous consacrer au rapide calcul de nos chances de survie grâce à un savant
Rapport entre la témérité du pilote, sa connaissance relative des trous de la route-gruyère,
De la densité de circulation et de là, le nombre de dépassement dangereux (un pléonasme dans ce pays)…
Notre pilote du jour avait atteint un record dans le calcul du taux de dangerosité, et son score
Le plaçait bien au-dessus de la barre du suicidaire (ce qui rendait caduque toute tentative de le raisonner).
Ce démon du bitume roulait dans le strict respect de l’expression : « rouler à tombeau ouvert ».
Les tombeaux désormais ouverts,
Tous les passagers, moi compris, ont éprouvé une connection symbiotique unique :
Nous étions tous en suspension dans un endroit non-lieu, un instant non-temps,
Le palier de la porte,
L’avant mort.

La sensation est merveilleuse et unique, elle relève autant de l’éveil de l’esprit, de l’équilibre du corps et de la communion avec le cosmos.
Tandis que notre Shinigami s’appliquait à dépasser deux camions à la file, l’un transportant trois immenses troncs de magnifiques arbres équatoriaux dont le tricentenaire a tourné court, et l’autre, Dieu sait quoi.
Mais peu importe la marchandise, ils étaient trop lents pour être suivis. Comme le dépassement se faisait sur un virage, l’autocar semblait n’être posé que sur les roues de gauche.
C’est à ce moment précis, me semble-t-il, que nous avons remarqué que le vieux lecteur DVD diffusait « MUTO », de Petit Pays : une de ces chansons qui portent l’âme d’un lieu et d’un temps, si bien qu’elle en devient autre chose de bien plus universel qu’une simple chanson.
Mon voisin, pourtant homme à économiser sa salive, cria cette phrase magique : « CHAUFFEUR ! MONTE LE VOLUME, ON VEUT MOURIR DANS L’AMBIANCE ! ».
Le succès fut immédiat : hourras, rires et applaudissements.
Mon voisin avait arraché nos pensées et venait de les distiller de la manière la plus pure qui puisse être.
Le chauffeur monta le son.
Puis il nous conduisit dangereusement jusqu’à destination.
Durant tout le trajet, je constatai que cette aventure me faisait sourire.
J’étais étonné par ma réaction, et par celle de mes voisins,
Je me suis donc proposé une petite analyse immédiate de mes observations sur moi.
Je mettais de côté mon appartenance à ce peuple que des milliers de pages noircies
D’études psychologiques et sociologiques ne pourraient suffire à rendre compréhensible.
Il restait qu’au moment du face à face avec une mort potentielle, je me voyais
Vivre une future histoire drôle que je raconterais dans un avenir proche à mes amis.
Je vivais cet instant pour ce qu’il est au fond : une future histoire passée.
Je vivais le futur de cet instant comme présent.
Le temps n’est qu’une notion. Nous avons le pouvoir de le modeler car elle nous appartient.




