Lyam aimait se promener devant sa case sur la plage.
Parfois, lorsque le temps était propice, il s’allongeait sur l’herbe sablonneuse et se laissait aller à une douce somnolence.
Un jour, ses yeux embrumés de sommeil se fixèrent sur une étrange falaise au loin.
Le puissant soleil faisait danser ses courbes, tandis qu’un vent léger faisait couler une chevelure de nuages dans le prolongement de sa ligne de crête.
Plus son regard s’y attardait, et tandis que sa conscience sombrait, Plus Lyam voyait une femme.
À l’instant où il s’endormit, elle apparu nette: c’était une femme magnifique, si belle, un ange allongé face à lui, à l’abandon, et si lasse…
Elle le regardait tout comme il la regardait, là bas, de l’autre côté, mais si près! Les deux êtres s’attiraient irrésistiblement. Il semblait à Lyam que son corps ondulait en accord avec celui de la jeune femme, leurs mouvements unis étaient bercés par les doux bras du vent ensoleillé.
Ils restèrent ainsi une éternité, ne faisant qu’un et allant au gré des ondes, fondus et soudés par le feu du soleil. Ils se contemplaient dans leur juvénile pureté lorsque ce dernier relâcha son emprise et les laissa desserrer leur étreinte. Leurs beautés étaient mouvantes mais leur regard ne changeait pas, on y trouvait la même fascination, le même émerveillement, le même accueil total, le même élan de l’âme: l’Amour.
Cela dura aussi longtemps que peut durer un rêve. Une éternité trop brève.
Quand il se réveilla, la nuit était tombée et Lyam était sur la plage. Une tristesse infinie le submergea et il laissa couler un ruisseau de larmes qui nettoya ses yeux des dernières écailles du rêve.
Le jeune homme passa les années suivantes de sa vie à la poursuite de la femme de son rêve.
Lyam essaya d’abord de reproduire les conditions de son apparition, bien décidé à ne pas se réveiller s’il ne revoyait d’abord son aimée: plage, après-midi ensoleillée, du vent, le regard sur la falaise, le sommeil de plomb… Même lorsque toutes les conditions semblèrent miraculeusement être réunies, la falaise n’était jamais qu’une falaise, et les nuages n’étaient que des nuages au mépris des bricolages de l’imagination et des torsions et des distorsions mentales.
Il se persuada ensuite religieusement que son rêve était mystique de quelque façon, et qu’il avait rencontré son âme sœur en songe, qu’ils s’aimaient au delà de l’espace et du temps, et qu’il ne lui restait plus qu’à trouver le visage de cette âme dans le monde matériel.
S’armant de tous les outils que possède le cœur pour convaincre la tête, il se mit en quête.
Lyam essaya beaucoup de femmes, la plupart étaient magnifiques et possédaient des beautés uniques, mais aucune n’était Elle.
Lyam avançait en âge, et alors qu’il voyait sa jeunesse s’enfuir avec son rêve, et sa quête n’être plus qu’une recherche dissolue de plaisirs éphémères, les questions se bousculaient en lui.
« Et si le rêve n’était qu’un rêve? »
« Et si la poursuite de mon amour imaginaire me privait du bonheur réel que trouvent apparemment mes congénères? »
« Faut-il que je sois malheureux en vivant comme tout le monde dans un amour dilué ou que je sois malheureux en embrassant la solitude et le manque? »
Finalement homme raisonnable dans un monde de raison, Lyam trouva une femme, l’épousa, devint père, cessa de rêver pendant le reste de sa vie.
Alors qu’il était allongé sur son lit, prêt à expirer son dernier souffle, entouré de ses proches, Lyam, le vieillard malade et mourant, les yeux décolorés, presque translucides et aveuglés par la lumière de l’ampoule au dessus de sa tête, l’esprit embrumé par les médicaments antidouleurs, vit une forme descendre sur lui.
À mesure qu’elle s’approchait, son cœur s’emballait, son esprit semblait se réveiller tandis que ses muscles se relâchaient.
La forme se précisait et l’effleurait.
Ses poumons s’ouvrirent comme jamais ils ne s’étaient ouverts, et il inspira tout l’air du monde. À cet instant, son cerveau n’avait jamais été aussi oxygéné; un courant puissant brûla chacun de ses neurones, c’était un réveil, sa deuxième véritable sortie du sommeil.
Il la reconnu.
Tous ses organes s’abandonnèrent, seuls les muscles de la bouche purent exécuter une dernière phrase, à bout de course, une phrase prononcée par une âme déjà ailleurs, et rebondissant sur un corps, comme un écho dans une épave au moment de la fin d’une connexion. Il expira : « C’est toi » que chacun dans la pièce reconnu bien ne pas lui être destiné, et être la chose la plus vraie qu’ils n’aient jamais entendue.
